Crises de couple vues par la typologie jungienne : quand les fonctions s’opposent
Typologie jungienne et couple
Comprendre pourquoi certaines disputes reviennent toujours, et ce que révèle le choc entre deux façons de percevoir et de décider.
Beaucoup de crises de couple ne viennent ni d’un manque d’amour ni d’un manque de bonne volonté. Elles naissent de la rencontre entre deux fonctions psychologiques qui ne se comprennent pas. La typologie de Jung, présentée dans nos articles sur les huit fonctions orientées, permet de repérer deux grands types d’oppositions qui ne produisent pas les mêmes crises.
Par Christophe Bernard, psychanalyste formateur jungien et spécialiste en thérapie de couple
Type 1 : l’opposition complète
Chaque fonction a une fonction opposée par la fonction et par l’orientation : c’est sa fonction inférieure (Se a pour inférieure Ni, Te a pour inférieure Fi). Dans le couple, on est souvent attiré.e par la personne qui vit naturellement dans notre fonction inférieure. Au début, c’est un soulagement. Marie-Louise von Franz le rappelle en reprenant Jung :
« Dans le mariage, comme le souligne Jung, on a tendance à épouser le type opposé, et alors, pendant un temps, on est — ou du moins on le croit — libéré de la tâche désagréable d’affronter sa propre fonction inférieure. »
M.-L. von Franz, Lectures on Jung’s Typology
La crise apparaît quand cette fonction inférieure remonte chez l’un ou chez l’autre, ou quand elle est reprochée à l’autre.
Quatre paires, quatre crises typiques :
| Paire | Le choc |
|---|---|
| Te / Fi | Le critère extérieur (ce qui marche) contre la valeur intime (ce qui est vrai pour moi). |
| Fe / Ti | L’harmonie qui relie contre la logique interne qui tranche. |
| Ne / Si | Les possibles contre les repères. |
| Se / Ni | Le moment présent contre la vision de l’avenir. |
Type 2 : la même fonction, dans l’autre attitude
On s’attendrait à ce que deux personnes qui partagent la même fonction, l’une tournée vers l’extérieur, l’autre vers l’intérieur, se comprennent mieux. Jung observe l’inverse. Von Franz le rapporte ainsi :
« Jung a dit que la chose la plus difficile à comprendre n’est pas votre type opposé — si vous êtes un type sentiment introverti, il est très difficile de comprendre un type pensée extravertie — mais le même type fonctionnel avec l’autre attitude ! »
M.-L. von Franz, Lectures on Jung’s Typology
Elle décrit l’effet : « On a alors le sentiment de ne pas savoir comment tournent les rouages dans la tête de cette personne ; on ne parvient pas à sentir comment entrer en relation avec elle. » Et elle en tire la valeur pratique de la typologie : elle est « la seule chose qui puisse empêcher de mal comprendre complètement certaines personnes ».
Quatre paires, quatre possibilités de tension :
| Paire | Ce qu’elles partagent, ce qui les sépare |
|---|---|
| Te / Ti | Deux façons de juger par la logique. Te juge à partir des données objectives et des faits extérieurs. Ti juge à partir d’un principe intérieur, subjectif. |
| Fe / Fi | Deux façons de juger par les valeurs. Fe s’accorde aux valeurs partagées et à l’ambiance du groupe. Fi juge selon des valeurs intérieures, intenses mais peu exprimées. |
| Ne / Ni | Deux façons de percevoir les possibles. Ne les trouve dans le monde extérieur et en produit beaucoup. Ni les reçoit de l’inconscient sous forme d’une image unique. |
| Se / Si | Deux façons de percevoir le concret. Se saisit la réalité extérieure dans l’instant. Si retient l’impression subjective que la réalité laisse en soi, en lien avec son vécu. |
Cas pratiques
Les couples sont fictifs. Chaque cas décrit une crise typique, ce qui s’y joue selon la lecture jungienne, et une piste pour la traverser. Ce sont des tendances, pas des étiquettes à coller sur les personnes.
Les crises du type 1
Cas 1 : l’argent et le sens (Te / Fi)
La scène. Samuel veut quitter un poste stable pour un métier qui a du sens pour lui. Élise ouvre un tableur : dix-huit mois de trésorerie, deux scénarios. Samuel se tait, puis lâche : « Tu ne comprends rien. » Élise, vexée, répond que les chiffres sont des faits.
Ce qui se joue. Élise (Te) juge par ce qui se vérifie à l’extérieur ; Samuel (Fi) par ce qui compte au-dedans, et il ne peut pas le prouver. Chacun se sent nié. Sous tension, les fonctions inférieures s’invitent : Élise peut s’effondrer en doutant de sa valeur (Fi), Samuel devenir tranchant (Te).
Pour traverser la crise. Élise peut demander « qu’est-ce qui compte pour toi là-dedans ? » avant de comparer les options d’un point de vue matériel. Samuel peut donner une raison, même imparfaite, pour expliquer son élan et aussi voir avec Élise les conséquences matérielles.
Cas 2 : se réconcilier tout de suite ou comprendre d’abord (Fe / Ti)
La scène. Après une dispute, Nabila veut se réconcilier le soir même. Romain se retire dans son bureau pour comprendre ce qui s’est passé. Nabila y voit un abandon ; Romain, une pression.
Ce qui se joue. Nabila (Fe) protège le lien avant tout ; Romain (Ti) protège la cohérence avant tout. Poussés à bout, les fonctions inférieures s’invitent : Nabila devient critique et glaciale (Ti), Romain déborde en reproches (Fe).
Pour traverser la crise. Convenir d’un délai : « Je reviens dans une heure, et je t’écoute ensuite. » Nabila reçoit une promesse de retour, Romain le temps dont il a besoin.
Cas 3 : changer de ville (Ne / Si)
La scène. Léo reçoit une proposition de poste dans une autre ville. Il y voit « mille » possibilités ; Agnès pense à ce qu’elle pourrait perdre : ses voisins, son jardin, ses habitudes. Elle dit non sans argument précis. Il l’accuse de manquer d’audace, elle de ne pas voir ce qu’elle perd.
Ce qui se joue. Pour Léo (Ne), tout paraît ouvert ; pour Agnès (Si), ce qui a fait ses preuves compte plus que ce qui n’existe pas encore. Agnès peut basculer sous tension dans l’imagination catastrophique de sa fonction inférieure (Ne).
Pour traverser la crise. Léo accepte de rentrer dans le concret (visiter, évaluer la situation, comprendre les besoins d’Agnès). Agnès accepte d’évaluer sans pression de décider et d’entrevoir ce qu’elle pourrait retrouver de connu dans cette nouvelle ville.
Cas 4 : le corps absent (Ni / Se)
La scène. Aïcha (Se) veut sortir, danser, se rapprocher physiquement. Émilie (Ni) est dans son monde intérieur : elle est en train d’imaginer leur vie dans dix ans. Aïcha vient lui proposer son envie ; Émilie se sent arrachée à son cheminement et lui dit qu’elle n’est pas dans le « mood ». Aïcha se sent incomprise, niée dans son élan gai et joyeux : Émilie ne sait pas profiter de la vie. Émilie trouve qu’Aïcha ne pense qu’au présent et ne prend jamais le temps de se projeter dans l’avenir.
Ce qui se joue. Émilie (Ni) vit dans ses images intérieures. Jung écrit que « l’introverti intuitif perd la conscience de son existence physique et de ses effets sur les autres ». Aïcha (Se) est toute dans le concret. Chacune reproche à l’autre ce qui lui manque, et ce qui lui manque est justement ce que l’autre incarne.
Pour traverser la crise. Émilie pourrait accepter davantage de s’ancrer dans une sensation partagée et se laisser entraîner tout en proposant demain de parler de l’avenir. Aïcha peut accepter demain d’écouter la vision d’Émilie comme un signal sur le sens de leur couple, sans exiger qu’elle soit déjà un plan.
Les crises du type 2
Cas 5 : décider ou comprendre (Te / Ti)
La scène. Pour choisir l’école de leur enfant, Sandrine (Te) établit une liste de critères et veut décider vendredi. Vincent (Ti) demande d’abord ce que « bonne école » veut dire. Elle le trouve paralysant ; il la trouve expéditive.
Ce qui se joue. Les deux jugent par la logique, mais Sandrine (Te) s’appuie sur des données extérieures et veut progresser vite et Vincent (Ti) sur un principe intérieur et veut comprendre avant d’agir. Sous la pression, Sandrine devient cassante : « quand tu auras fini de couper les cheveux en quatre on pourra enfin prendre des décisions » et Vincent tout aussi cassant : « quand tu auras fini de courir partout sans prendre le temps de réfléchir vraiment tu me fais savoir ».
Pour traverser la crise. Se mettre d’accord sur l’ordre : d’abord le « pourquoi » en dix minutes, puis le « comment » avec une date. Chacun reconnaît que l’autre ne fuit pas la logique.
Cas 6 : le même amour, deux langages (Fe / Fi)
La scène. La mère de Mehdi (Fi) est hospitalisée. Anouk (Fe) multiplie les messages, les visites, les mots, le soutien à la mère et veut soutenir Mehdi ; Mehdi est plus discret, fait des visites mais aussi prend du temps pour lui. Elle le juge froid, insensible, égoïste ; lui trouve son attitude trop démonstrative voire envahissante et même superficielle.
Ce qui se joue. Selon Jung, le sentiment introverti est intense plutôt qu’extensif : la compassion « ne fait rien de visible » et paraît froide à l’extraverti. Pour Fi, le sentiment affiché de Fe peut sembler « superficiel ». Les deux souffrent du même événement et se méprennent sur la manière de l’éprouver en fonction de leurs valeurs et de l’orientation de l’énergie (introversion / extraversion).
Pour traverser la crise. Mehdi peut donner un signe visible, même minimal (« je pense beaucoup à elle, je ne pense pas forcément à le dire »). Anouk peut accepter que le silence ne soit pas une absence.
Cas 7 : mille idées ou une vision (Ne / Ni)
La scène. Pour leur projet de vie, Pierre, enthousiaste, propose cinq pistes en une soirée. Thomas répond : « Je sais déjà ce que nous devons faire », sans pouvoir l’expliquer. Pierre ne se sent pas écouté ni considéré ; Thomas trouve que Pierre disperse l’énergie dans tous les sens.
Ce qui se joue. Les deux perçoivent des possibles, mais Pierre (Ne) les cherche au-dehors et produit des possibilités variées et Thomas (Ni) au-dedans a comme une image intérieure de ce qui doit être. Sous tension Thomas risque de s’enfermer dans sa vision ; Pierre risque de se désengager car il n’est pas considéré.
Pour traverser la crise. Thomas peut décrire son image, même imprécise, tenter de partager ce qui lui paraît si évident même s’il n’y a pas forcément de justifications. Pierre peut essayer de « capter » la vision de Thomas et si elle lui parle suffisamment proposer des idées pour aller dans ce sens. Thomas peut être ouvert aux possibilités venant de Pierre et essayer de capter comment cela se marie avec sa vision et même comment cela lui permet de la clarifier et peut-être de l’ouvrir à des variantes. Les deux regardent ensuite ce qui les rapproche et comment aller de l’avant avec un équilibre « ouvert » / « fermé ».
Cas 8 : fêter ou se souvenir (Se / Si)
La scène. Pour leur anniversaire de rencontre, Nadia (Se) improvise un week-end « surprise » pour tester de nouvelles sensations. Odile (Si) espérait le même restaurant que chaque année qu’elle apprécie tellement et qui lui donne tant de plaisir et lui rappelle tant de bons souvenirs. Odile accueille la surprise avec réserve. Déçue, Nadia lâche : « Tu n’as vraiment rien compris. » Odile est surprise et blessée de cette réaction.
Ce qui se joue. Nadia (Se) vit l’instant et sa saveur ; Odile (Si) vit ce que l’instant éveille en elle et les repères qu’il prolonge. Von Franz note que le type Si est souvent mésestimé « dans la mesure où l’on ne se rend pas compte de ce qui se passe à l’intérieur de lui ».
Pour traverser la crise. Combiner un rituel et une surprise : le restaurant habituel, puis une escapade. Nadia apprend à lire l’attente cachée, Odile à accueillir ce qui est neuf.
Cinq repères de la typologie jungienne pour traverser une crise
- Nommer le type d’opposition avant de chercher un coupable : opposition complète ou même fonction dans l’autre attitude ?
- Se rappeler que l’autre vit sa fonction comme la plus vraie. Von Franz note que la fonction inférieure « se ressent comme l’attitude la plus importante, la plus authentique » : ne pas se fier à ce que la personne dit compter le plus, mais à ce qu’elle fait habituellement.
- Ne pas dévaloriser la fonction inférieure de l’autre. Von Franz insiste : on ne devrait jamais faire de remarques dépréciatives ou blessantes lorsque les gens la manifestent.
- Traduire plutôt que corriger. Dire ce que l’on entend de l’autre dans sa propre langue, avant de répondre dans la sienne.
- Avancer par étapes. Von Franz conseille de ne jamais sauter directement vers la fonction inférieure : la vie le fait parfois, mais on peut y aller par les fonctions auxiliaires.
Découvrir son type psychologique
Christophe Bernard, psychanalyste formateur jungien et spécialiste en thérapie de couple, propose une exploration progressive des huit fonctions, sur plusieurs séances, sans l’usage de questionnaire.
La personne reste seule juge de son type : le praticien ne décide pas à sa place. L’objectif n’est pas d’obtenir une étiquette, mais une compréhension profonde de soi. Le détail de cette pratique est présenté sur la page typologie jungienne.
La typologie peut être travaillée en accompagnement individuel ou en thérapie de couple, en présentiel à Limoux (personnes habitant à Carcassonne, Quillan, Castelnaudary, Lézignan-Corbières, Pamiers, Toulouse, Narbonne…) ou en visioconférence.
Couple : Une première séance découverte gratuite de 60 minutes permet de faire connaissance sans engagement.
Individuel : Une séance prise de contact gratuite est proposée.
Prendre rendez-vous avec Christophe Bernard
Questions fréquentes
Toutes les crises de couple viennent-elles d’un conflit de fonctions jungiennes ?
Non. La typologie jungienne est un éclairage parmi d’autres : elle aide à comprendre une incompréhension récurrente, mais elle ne remplace ni l’écoute de l’histoire du couple ni un travail de thérapie de couple en profondeur. Les conflits peuvent prendre racine dans d’autres problématiques.
Pourquoi comprend-on mal quelqu’un qui a la même fonction que soi mais dans l’orientation opposée ?
Parce que la même fonction ne s’exerce pas de la même façon en extraversion et en introversion. Selon Jung, rapporté par von Franz, c’est ce qui est le plus difficile à comprendre : les réactions spontanées de l’autre semblent une énigme.
Peut-on éviter les crises ?
Pas toujours, et pas complètement. Mais les reconnaître permet de ne plus les vivre comme un procès fait à soi ou à l’autre et surtout d’en sortir rapidement et avec le minimum de ressentiments. Elles peuvent même devenir des occasions de croissance personnelle.
Pour aller plus loin
- Nos articles :
- les 8 fonctions orientées expliquées simplement
- la fonction inférieure et l’attirance des opposés
- Introverti et extraverti en couple
- Lectures :
- C. G. Jung, Types psychologiques (1921).
- C. G. Jung, L’Homme à la découverte de son âme.
- M.-L. von Franz et J. Hillman, Lectures on Jung’s Typology.
Envie de comprendre ce qui se joue dans votre couple ?
Une première séance découverte gratuite de 60 minutes, sans engagement.