La psychologie des profondeurs désigne un ensemble d'approches nées au début du XXᵉ siècle (psychanalyse freudienne, psychologie analytique de Jung, psychologie individuelle d'Adler) qui considèrent que la vie psychique consciente n'est qu'une petite partie de notre fonctionnement, et que l'inconscient joue un rôle déterminant dans nos émotions, nos comportements et notre construction identitaire. Ce n'est pas une école unique mais une famille de courants, dont la branche jungienne (la psychologie analytique) occupe une place particulière. Voici d'où vient ce terme, ce qu'il recouvre concrètement, et en quoi il se distingue de la psychologie académique.
Aux origines du terme « psychologie des profondeurs »
Le terme allemand Tiefenpsychologie, traduit en français par « psychologie des profondeurs », est apparu autour de 1914 pour désigner la science de l'inconscient. Il ne s'agit pas du nom d'une théorie précise, mais d'un terme générique qui recouvre plusieurs pratiques différentes : il regroupe des écoles qui partagent une même conviction, l'existence d'un inconscient qui influence la vie psychique, mais qui divergent ensuite fortement sur la façon de le comprendre et de le travailler.
Trois grandes branches s'en réclament historiquement : la psychanalyse de Sigmund Freud, la psychologie analytique de Carl Gustav Jung, et la psychologie individuelle d'Alfred Adler. C'est la filiation jungienne qui a le plus durablement associé son nom à l'expression « psychologie des profondeurs » dans l'usage courant francophone.
« Psychologie des profondeurs », « psychologie analytique », « psychanalyse jungienne » : à ne pas confondre
Ces trois expressions sont souvent employées comme si elles étaient interchangeables, ce qui entretient une bonne partie de la confusion. Elles désignent en réalité trois niveaux différents.
La psychologie des profondeurs est le terme le plus large : il désigne toute approche qui explore l'inconscient et ce qui se cache sous la conscience, sans se limiter à un auteur en particulier. Il englobe aussi bien la lecture freudienne que jungienne ou adlérienne.
La psychologie analytique, elle, est un nom précis : c'est celui que Jung a choisi lui-même pour sa propre école, justement pour la distinguer de la psychanalyse freudienne. Elle met l'accent sur l'analyse des processus psychiques, des archétypes et de l'inconscient collectif.
La psychanalyse jungienne, enfin, est l'expression la plus utilisée aujourd'hui dans le langage courant pour désigner ce travail d'exploration de la psyché, dont l'objectif est de rendre conscient ce qui ne l'est pas. Le mot « psychanalyse » reste historiquement associé à Freud, mais il est aujourd'hui largement repris par les praticiens jungiens eux-mêmes, qui se définissent couramment comme « psychanalystes jungiens ».
À retenir : la psychologie des profondeurs qualifie la famille de pensée dans son ensemble, la psychologie analytique est le nom exact de l'école fondée par Jung, et psychanalyste jungien (ou psychanalyste symbolique jungien) est le titre couramment employé par les praticiens formés à cette approche.
La rupture de Jung avec Freud
Jung a d'abord été proche collaborateur de Freud, avant qu'une divergence théorique majeure ne les sépare définitivement en 1913. Le point de friction central porte sur la libido : pour Freud, elle est fondamentalement une énergie sexuelle, à l'origine des névroses lorsqu'elle est refoulée. Pour Jung, elle désigne une énergie vitale et psychique plus globale, qui ne se réduit pas à la sexualité et qui alimente l'ensemble de la vie intérieure, y compris ses dimensions symboliques et spirituelles.
Jung collabore avec Freud et contribue activement au mouvement psychanalytique naissant.
Rupture entre les deux hommes, essentiellement autour du concept de la libido.
Jung développe sa propre école, qu'il nomme « psychologie analytique », pour se distinguer explicitement de la psychanalyse freudienne.
Il élabore la notion d'inconscient collectif et multiplie les voyages hors d'Europe pour étudier d'autres formes de pensée symbolique.
L'inconscient collectif : l'apport le plus original de Jung
Freud distingue le conscient de l'inconscient, ce dernier étant façonné par l'histoire personnelle de chacun (souvenirs refoulés, expériences de l'enfance). Jung reprend cette idée d'inconscient personnel, mais y ajoute une couche supplémentaire : l'inconscient collectif, un fondement psychique qu'il considère commun à l'ensemble de l'humanité, indépendant de l'expérience individuelle.
Cet inconscient collectif se manifesterait à travers des archétypes : des images et des motifs universels que l'on retrouve, selon Jung, dans les mythes, les contes et les religions de cultures très différentes, ainsi que dans les rêves. C'est cette hypothèse qui distingue le plus nettement la psychologie analytique jungienne des autres branches de la psychologie des profondeurs, et qui a aussi le plus nourri les débats et les critiques à son sujet.
Les grands concepts qui structurent cette approche
Au fil de son œuvre, Jung a développé plusieurs concepts qui restent la colonne vertébrale de la psychologie analytique aujourd'hui :
- L'individuation : le processus par lequel une personne devient elle-même, en intégrant progressivement les différentes parts de sa psyché.
- Les archétypes (dont le Soi, le Moi, la Persona, l'Ombre, l'Anima et l'Animus) : les figures qui structurent la vie psychique et se manifestent notamment dans les rêves.
- La synchronicité : la coïncidence signifiante entre un événement psychique intérieur et un événement extérieur, sans lien de cause à effet démontrable.
- L'imagination active : une pratique qui permet d'entrer en dialogue conscient avec les images et figures venues de l'inconscient.
Ces concepts ne sont pas de simples curiosités théoriques : ils forment le socle d'un travail concret, que ce soit en analyse des rêves ou en dialogue intérieur.
Dans les mots de Jung
Une phrase de son essai d'introduction à L'Homme et ses symboles résume bien le regard qu'il portait sur la place réservée à l'inconscient dans la culture de son temps :
« …on ne fait guère attention à l'essence de l'homme, c'est-à-dire à sa psyché. »
C. G. Jung, Essai d'exploration de l'inconscient, in L'Homme et ses symboles, 1964
Pour qui souhaite aller directement aux textes plutôt qu'aux résumés qui en sont faits, voici quelques repères parmi les écrits et conférences de Jung les plus utiles pour comprendre la psychologie des profondeurs :
- Métamorphoses de l'âme et ses symboles (1912)L'ouvrage charnière sur la libido, dont la publication a précipité la rupture avec Freud.
- Types psychologiques (1921)Où Jung définit pour la première fois les concepts d'introversion et d'extraversion, et pose les bases des 8 fonctions cognitives.
- Dialectique du Moi et de l'inconscient (1928)Un des textes où le concept d'individuation (devenir soi-même) est formulé le plus directement.
- La psychologie analytique, sa théorie et sa pratique (1935)Les conférences données par Jung à la Tavistock Clinic de Londres, un bon point d'entrée oral et pédagogique.
- L'Homme à la découverte de son âme (1943)Une excellente synthèse de ses théories sur la structure de la psyché humaine.
- L'Homme et ses symboles (1964, posthume)Rédigé avec ses proches collaborateurs pour rendre sa pensée accessible au grand public.
- Ma vie : souvenirs, rêves et pensées (1962)Son autobiographie, rédigée avec Aniela Jaffé à la fin de sa vie.
Psychologie des profondeurs et psychologie académique : deux logiques différentes
C'est le point le plus souvent mal compris, et il mérite d'être posé clairement.
| Psychologie académique / clinique | Psychologie des profondeurs |
|---|---|
| Cursus universitaire réglementé, titre de psychologue protégé par la loi | Courants historiques transmis par des écoles privées, non réglementés par un ordre |
| Logique de traitement des troubles psychiques à partir de diagnostics basés sur des classifications des troubles psychiques (DSM, CIM) | Logique de connaissance de soi et de cheminement intérieur, avec ou sans trouble. Exploration qualitative de l'inconscient, du sens et du symbole |
Ces deux logiques ne sont pas antagonistes : elles répondent à des besoins différents. La psychologie académique reste indiquée face à un trouble identifié nécessitant une évaluation ou un protocole de soin. La psychologie des profondeurs, elle, s'adresse davantage à une demande de sens, de compréhension de soi ou de traversée d'une période de vie, qu'il y ait ou non une souffrance associée.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre la psychologie des profondeurs et la psychologie académique ?
La psychologie académique et clinique s'appuie sur des classifications et des diagnostics (comme le DSM ou la CIM) et des protocoles, dans une logique d'évaluation et de traitement des troubles. La psychologie des profondeurs regroupe des approches (psychanalyse freudienne, psychologie analytique de Jung, psychologie individuelle d'Adler) qui privilégient l'exploration de l'inconscient, du sens et du symbole plutôt que la mesure et le diagnostic. Ce ne sont pas deux versions concurrentes d'une même discipline, mais deux logiques différentes, qui peuvent parfois se compléter.
Pourquoi Jung a-t-il rompu avec Freud ?
La rupture, consommée en 1913, tient notamment à un désaccord sur la nature de la libido : Freud la conçoit essentiellement comme une énergie sexuelle à l'origine des névroses, tandis que Jung l'envisage comme une énergie vitale et psychique plus globale, non réductible à la sexualité. Jung développe ensuite sa propre école, qu'il nomme psychologie analytique, en y ajoutant notamment le concept d'inconscient collectif.
Qu'est-ce que l'inconscient collectif selon Jung ?
L'inconscient collectif désigne, chez Jung, une couche de l'inconscient qui ne provient pas de l'expérience personnelle mais serait commune à l'ensemble de l'humanité. Il se manifeste selon Jung à travers des archétypes, des images et des motifs universels que l'on retrouve dans les mythes, les religions et les rêves de cultures très différentes.
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